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mardi 16 juin 2009

Le Sacre du printemps & RE-II

Lorsque le 29 mai 1913 les parisiens découvrirent pour la première fois Le Sacre du Printemps de Stravinsky, chorégraphié par Nijinski, ce fut un scandale tel que les danseurs n’entendaient même pas la musique, assaillis par les sifflements, les cris, les demandes de duel… Aujourd’hui cette musique est bien-sûr considérée comme pionnière de la modernité et vous ne douterez pas en l’écoutant de sa force révolutionnaire qui vous cherche jusque dans le tréfonds de votre humanité primitive.

C’est peut-être cette force qui a manqué au Grands Ballets canadiens. Un enregistrement du Sacre plutôt que le jeu de l’orchestre n’est qu’un petit détail par rapport à une chorégraphie qui ne se situe pas clairement entre classique et novateur. Les passages de groupe nous entraînaient bien dans cet aspect ancestral et tendu qu’évoque la musique, mais le ballet tarde trop à nous accrocher, entre autres à cause des solos qui n’ont pas lieu d’être de par cet aspect collectif inhérent au Sacre. Est-ce simplement la chorégraphie qui comporte quelques faiblesses ou la troupe qui danse à la perfection mais sans âme? Cependant, on ne peut nier que le spectacle nous captive pour certains passages très forts : danse des hommes, exclusion de l’élue, course… Il a simplement déjà été fait plus intéressant.

Le ballet Re-II, même s’il s’appuie sur une bande sonore moins «puissante» est beaucoup plus convaincant dans la cohérence de son œuvre. Il nous offre une trentaine de minutes absolument délectables, dans des instants chorégraphiques complètement nouveaux. La grâce déployée sur fond de bruits de jungle, les costumes aux airs de toucan, les images projetées sont parmi les éléments qui nous font rentrer dans un lieu intemporel, appartenant au monde mais nous conduisant au-delà du réel, dans univers où la sensibilité et la spiritualité peuvent enfin reprendre leur place et oublier notre société dominée par l’adoration de l’argent. Des instants «blancs» de pure grâce. Une atmosphère inoubliable, riche, dense, où les danseurs exaltent la beauté de leur art.

Sacre du Printemps, Stijn Celis.

RE-II, Shen Wein.

26,27,28 mars et 2,3,4 avril

Raphaelle Occhietti

La Dame de Pique

Si seulement toute la grâce des ballets pouvait accompagner la vie de tous les jours ! Mais avant tout il vous faut savoir l’histoire de La Dame de Pique, ballet merveilleusement adapté du roman de Pouchkine. Le spectacle débute dans un café, où des officiers accompagnés de leurs belles jouent aux cartes. La tension règne dans cette assemblée, qui ne remarque pas qu’elle est observée de loin par un jeune homme. Hermann, officier de l’armée russe, ne peut se résoudre à jouer comme le font ses camarades, l’envie le gagnera-t-il ?

(Crédits photo : Thierry Ha, Polyphoto)

Soudain, la partie est interrompue par l’arrivée d’une comtesse. Nous plongeons alors dans ses souvenirs de jeunesse à l’aide d’une conception virtuelle impressionnante. La jeune femme, qui vit alors un premier amour, se voit révéler une combinaison de cartes qui permet infailliblement de gagner au jeu du Pharaon. Hermann, obnubilé par cette possibilité de gagner sans risque, fera tout pour arracher le secret à la comtesse, jusqu’à séduire sa dame de compagnie. Des promenades en forêt jusqu’au retour dans le temps où la comtesse, alors une séduisante jeune fille, assistait à des spectacles de ballet, nous somme éblouis par la conception moderne de la mise en scène, mêlant ainsi grâce traditionnelle à virtualité technique. Comme si le ballet permettait de transposer la vie quotidienne, de l’esthétiser, de lui donner un cachet de noblesse.

À l’aide de la jeune femme de compagnie, Hermann réussit à s’introduire chez la comtesse. Ce duo est probablement un des plus beaux instants du ballet. La scène de violence est poignante et portée par l’incroyable performance de la ballerine-comtesse. Celle-ci doit danser comme une femme âgée de 80 ans alors qu’elle n’en a probablement que 20, mais son interprétation est absolument réussie. Nous ressentons par les mouvements saccadés, qui aimeraient pouvoir retrouver la souplesse de la jeunesse, tout le poids des années, toute la résignation devant une vieillesse inéluctable. Effrayée, la comtesse meurt sous le regard froid et désespéré d’Hermann, qui vient de perdre à jamais la chance de pouvoir gagner aux cartes.

Cependant, lorsqu’il assiste aux obsèques, Hermann voit apparaître des dizaines de comtesses mais il est le seul à en faire l’hallucination. Poursuivit, il tombe sur le lit mortuaire de la défunte comtesse et dans un réveil qui crée dans toute l’assemblée le plus grand effroi, celle-ci attrape Hermann. Elle revient d’entre les limbes pour lui révéler la combinaison gagnante, non sans l’avoir terrorisé auparavant. Après avoir refusé l’amour de la dame de compagnie qui danse alors sur le thème douloureux de l’abandon après la trahison des sentiments, Hermann se précipite à la maison de jeu. Lorsqu’il gagne le premier tour, les officiers et les courtisanes se lancent dans une danse à la fois due à la colère de la perte et leur respect naissant pour cet homme. Lorsqu’il gagne la deuxième manche, Hermann décide de miser toute sa fortune. Il est porté par ses compagnons, il est acclamé, tous dansent sur les tables ou avec les jeunes femmes. Lorsqu’Hermann choisit la dernière carte supposée le faire gagner, le meneur du jeu révèle qu’il a tiré la dame de pique. Hermann a donc perdu. L’assemblée s’éloigne du disgracié qui reste seul, tombé par terre sous le poids de la honte, de l’incompréhension et du déshonneur. La comtesse fait son apparition devant cet homme qui a voulu tout avoir sans ne rien faire. Nous sentons sur ses lèvres le sourire ironique de la vengeance alors qu’elle s’éloigne à tout jamais, laissant au monde le soin de régler ses problèmes d’avarice, de mensonge et de trahison.

Les Grands Ballets Canadiens présentent ici un spectacle d’une qualité extraordinaire tant dans la maîtrise de la danse que dans l’originalité et l’harmonie de la mise en scène, méritant ainsi véritablement le levé de l’assistance et ses applaudissements.

La Dame de Pique, présentée à la salle Wilfird Pelletier de la Place des Arts le 25, 30, 31 octobre et 1er november prochain à 20h00.

Raphaelle Occhietti

vendredi 12 juin 2009

Tchaïkovski possédé par son double, Eifman Ballet Theatre (Invitation des Grands Ballets canadiens de Montréal)

Qui dit Tchaïkovski pense à Casse-noisette, à la Belle au bois dormant et au Lac des cygnes : tutus blanc et danseurs efféminés quoi ! Rectifions le tir, loin de là ! Invitée par les Grands Ballets canadiens de Montréal, la troupe de Boris Eifman, provenant de St-Pétersbourg en Russie, nous a offert, les 12-13 et 14 février derniers, un spectacle d’une rare beauté : Tchaïkovski possédé par son double.

Durant les deux actes qui composent cette représentation, les danseurs nous proposent de découvrir la nature tiraillée du grand compositeur russe que fut Tchaïkovski. Dès le début où l’on voit le maître sur son lit de mort, son double est présent à ses côtés, cette partie sombre de sa personnalité qu’il ne peut réfréner et qui l’attire vers le sexe masculin. Tchaïkovski se remémore certaines scènes du passé, où les promenades paisibles dans les parcs avec les couples « normaux » deviennent de véritables scènes humiliantes. Incompris, ayant peur que les autres ne découvrent sa vraie nature, il tente de refouler cet aspect de lui qui fait pourtant partie intégrante de sa personne, de son être.

Malgré une prestation sans faille et une technique parfaite de la troupe de Boris Eifman, il est à noter que ces scènes paraissent faibles, déconnectées par rapport à la musique, du crémage facile, tout en étant très belles. Mais là où le spectacle sort de l’ordinaire et où émane une puissance sans précédents est au moment où le maître se dédouble et laisse libre cours à ses envies, à ses pulsions et à ses passions. Une véritable libération s’effectue pour Tchaïkovski, qui se traduit par des enchaînements originaux, sensuels et créateurs entre les deux danseurs. Les moments de silence où la musique prend place dans la tête du compositeur impose à l’audience la beauté universelle du mouvement. Le créateur succombe à ses passions, à son amour pour la beauté.

L’acte II, avec cette partie de cartes où les joueurs endossent le rôle de dangers, de complices et d’amants du compositeur, restera un moment de pur délice, tant par la force dégagée par l’interprétation des danseurs que par la sensualité et la beauté des sentiments mis à nu devant nos yeux. Tchaïkovski ne trouvera refuge que dans la création artistique, son être physique et son esprit étant constamment tiraillés et émaillés par ses pulsions. D’après Boris Eifman, créateur du ballet, « la beauté est hautaine et ingrate, et nul ne peut retenir les instants d’harmonie. Les héros de ses oeuvres vivent selon leurs propres lois, laissant l’âme du créateur vide et douloureuse. »

La performance des danseurs fut complétée de la plus belle façon par la musique de Tchaïkovski. Plus qu’une simple trame sonore, les oeuvres musicales prirent vie devant nos yeux et jouèrent un rôle majeur autant dans l’atmosphère créée que dans les sentiments transmis au public. De grandes interprétations et enregistrements de l’ère soviétique se succédèrent au cours du spectacle. Les curieux auront l’occasion d’écouter ces airs, notamment ceux de l’Orchestre philharmonique de Leningrad (Symphonie no 5 en mi mineur, op. 64 ; Symphonie no 6, op. 74 - Pathétique, finale), du Choeur symphonique de l’État russe (Liturgie de saint Jean Chrysostome), de l’Orchestre symphonique du ministère de la Culture de l’URSS (Sérénade pour cordes, op. 48 - Valse et Élégie) et finalement de l’Orchestre d’État de Russie (Capriccio italien, op. 45). Tchaïkovski facine par son talent, par son génie et par la beauté de ses créations.

Eifman Ballet Théâtre

Voulant rompre avec la rigidité soviétique de l’époque, Boris Eifman fonde en 1977 sa propre troupe de danseur, le Eifman Ballet Théâtre. Caractérisé par une volonté d’indépendance à toute épreuve, il se détache de l’académisme russe et de ses règles strictes. La compagnie, composée de 60 danseurs aux aptitudes et talents impressionants, réside à St-Pétersbourg en Russie. Très prolifique, elle est l’une des seules du pays à pouvoir produire une à deux nouvelles oeuvres par année.

Boris Eifman, chorégraphe passionné, créateur et artiste à la nature inspirée, est couronné de gloire en Russie où, à partir de 1997, lui sont ouvertes les portes du Théâtre Bolchoï, considéré comme la plus prestigieuse scène du pays. Il décrit ainsi la composition artistique : « Tout est dans l’esthétique, mais la beauté formelle du geste n’est pas une fin en soi. Cela ne signifie pas que la qualité plastique de la chorégraphie soit moins importante que le fait de trouver une certaine intensité dramatique des situations. Je crois simplement que l’on ne peut pas saisir la beauté comme une notion abstraite. Quand je crée un mouvement, c’est bien sûr avec l’idée de créer une émotion exprimant un sentiment, et cette émotion passe nécessairement par un besoin esthétique. » Merci au Eifman Ballet Théâtre de parcourir le monde pour nous émerveiller !

William Sanger