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lundi 15 juin 2009

La Bohème de Giacomo Puccini

Paris, 1830. Un poète, un peintre, un philosophe et un musicien festoient joyeusement dans leur chambre sous les toits, heureux du don inespéré d’un mécène, ce qui leur permettra de manger pour quelques jours. La bohème, c’est cela ; vivre comme un roi même si l’on est sans le sous, vivre comme un prince sans besoin de pouvoir.

Mimi et Rodolphe (Crédits : Metropolitan Opera)

Une nuit, la voisine de palier Mimi vient demander une allumette pour rallumer sa bougie éteinte. Rodolphe, le poète, est seul et tandis qu’il s’apprête à chercher du feu, sa bougie aussi s’éteint. Dans l’obscurité, Mimi échappe sa clé mais le poète ne tarde pas à la retrouver. La dissimulant, il feint de continuer à chercher mais en réalité, c’est la main de Mimi qu’il veut toucher. Les deux jeunes gens, émus, se racontent alors leur vie jusqu’à l’arrivée des trois autres amis. Ces instants dans l’obscurité offrent aux spectateurs les deux airs parmi les plus émouvants de l’opéra : Che gelida manina (qu’elle petite main gelée) et Si, mi chiamano Mimi (oui, on m’appelle Mimi). À nouveau, la bohème c’est cette simplicité des rapports inspirant toutefois des sentiments nobles et dignes des princes.

L’opéra présente la progression de l’amour entre les deux amants. Rodolphe offre un bonnet à Mimi au marché ; après une dispute entre les deux, Mimi explique à Marcel, le peintre, qu’elle ne supporte plus les crises de jalousie de Rodolphe ; les deux amants se réconcilient mais se quittent de nouveau. Pourtant, Rodolphe se rend si nerveux car il craint pour la vie de Mimi, régulièrement assaillie de quintes de toux. Dans le dernier acte, Mimi revient à la chambre de Rodolphe, mourante. Tous les amis s’occupent d’elle et l’installe sur le lit. Les anciens amants restés seuls repensent avec émotion à leur première rencontre, et découvre qu’ils s’aiment toujours autant, malgré cette vie de bohème qui a ruiné la santé de Mimi et qui maintient dans la pauvreté Rodolphe. Mimi s’endort. Au retour des amis apportant un manchon pour réchauffer les mains de Mimi et annonçant l’arrivée du médecin, Rodolphe reprend espoir. Cependant, devant l’abattement général, Rodolphe comprend que Mimi n’est pas simplement endormie et sanglote sur le corps de sa bien-aimée.

Lorsque l’on écoute les airs de cet opéra sans savoir l’histoire, nous sommes frappés par la grandeur d’émotions qui se dégage de la partition et nous imaginons un drame aux destins tragiques. Pourtant, lorsque nous assistons à l’opéra, toute la force sensible des airs nous transporte toujours autant bien que nous découvrions la simplicité des paroles échangées et la condition modeste des personnages. Un simple bonnet rend heureux, la maladie d’un être aimé crée le désespoir. L’opéra développe des personnages très touchants justement par leur humanité.

C’est un véritable enchantement de découvrir cet opéra dans le cadre du Metropolitan Opera, qui a su communiquer par la mise en scène à la fois la tristesse des destins humains et à la fois la gaieté des moments simples. À noter l’apparition dans la scène du café d’un cheval et d’un mulet, ajoutant au grandiose de la représentation. La distribution irréprochable ne nous fait que plus rentrer dans l’histoire. Bien qu’il soit difficile de s’identifier au personnage qui meurt de cette vie de bohème, l’opéra émeut par le rappel de ces valeurs comme l’amour, l’entraide, l’amitié, l’honnêteté, trop souvent absentes des systèmes actuels.

Raphaelle Occhietti

La magie de l'opéra

THAIS, opéra de Jules Massenet (1842-1912). Représentation du 27 décembre 2008 au Metropolitan Opera de New York, sous la direction de Jesùs Lòpez-Cobos, avec Renée Fleming dans le rôle de Thais et Thomas Hampson dans celui d'Athanaël.

L’histoire se déroule en Égypte, à l’époque paléochrétienne du 4e siècle. Le livret de Louis Gallet reprend le thème d’un roman d’Anatole France, sans toutefois en garder l’ironie sulfureuse. Il s’agit de la conversion, par un moine cénobite vivant dans le désert, d’une courtisane de la ville « corrompue » d’Alexandrie. Le texte de qualité, chanté en français, et la musique typique de l’école française de la fin du 19e siècle développent une progression psychologique très fine : celle du moine zélé et intransigeant découvrant l’amour terrestre, et en parallèle, celle d’une prétresse de Vénus en pleine gloire amoureuse qui prend conscience que sa beauté n’est pas éternelle et qui rejette tout pour s’abandonner à l’amour divin. Elle suit dans le désert le moine jusqu’à l’épuisement puis, dans le couvent, à force de privations, meurt en état d’extase religieuse.

Les décors, le désert, la ville, l’enceinte du couvent s’accordent aux épisodes de l’intrigue. Le jeu des différents interprètes est vivant. La danse voluptueuse et tentatrice est théatralement suggestive et réussie (hormis un mouvement de tête relevant de la danse indienne). En général, les costumes des moines, des nonnes et des courtisanes respectent au premier degré les conventions. Face aux détails anachroniques du gardien armé d’un fusil, des serviteurs vêtus à la turque, de l’invité à veste en queue de pie, du philosophe en robe de chambre bourgeoise et à petite moustache, des questions se posent : cela fait-il partie du scénario et de la tradition ?, a-t-on voulu rappeler volontairement le style fin de siècle originel (la première représentation date de 1894) ?, le metteur en scène et le costumier seraient-ils dépourvus de culture historique ?.

Au delà du thème suranné (mais les zèles et fanatismes religieux de tous bords d’aujourd’hui montrent combien le thème reste actuel), malgré le scénario linéaire, les limites de la composition musicale et certains détails de mise en scène, la magie de l’opéra a transcendé l’oeuvre et sa représentation. Cette magie est avant tout redevable à la forte présence de Renée Fleming sur la scène, à son chant dans un registre de trois octaves, à sa beauté et à son jeu émouvant, en duo avec un Thomas Hampson irréprochable. Bien sûr, le cadre du MET et l’émotion de son public ont également porté l’oeuvre ; ceci fut évident à la fin du célèbre interlude « Méditation » pour violons, violon solo et harpe.

Le MET a redonné vie à cette oeuvre rarement jouée. Le thème de l’oeuvre et la maison incendiée réveillent un pan de l’histoire trop souvent oublié : celui de la destruction fanatique par les chrétiens des lieux de culte antiques et d’une partie de la Bibliothèque d’Alexandrie. Et aujourd’hui combien de personnes sont tuées ou enclavées au nom de religions ?

Serge Occhietti

vendredi 12 juin 2009

La Flûte enchantée, Mozart (Metropolitan Opera de New York)

L’opéra s’ouvre par une envolée de dragons blancs encerclant dans les airs le prince Tamino (interprété par Dimitri Pittas) poursuivi par un dragon géant crachant tout autour de lui des flammes. Trois sorcières au service de la Reine de la Nuit (Cyndia Sieden) viennent à son secours et l’aident à vaincre ce terrible monstre. Ayant sauvé Tamino, elles donnent au prince une quête, soit de délivrer Pamina (Nicole Cabell) la fille de la Reine de la Nuit, enlevée par le méchant magicien Sarastro (Eric Owens). Tamino croise sur son chemin le joyeux chasseur d’oiseaux Papageno (Rodion Pogossov), qui ne peut résister aux plaisirs terrestres.

Tamino et Papageno, auxquels sont donnés respectivement une flûte enchantée et une boîte à clochettes magique qui les aideront dans leur périple, font maintenant route commune pour sauver Pamina. Une fois arrivé, Tamino découvre que Sarastro est en fait le mage de la vérité et de la vertu tandis que la Reine de la Nuit est tombée dans les ténèbres. Il a donc soustrait Pamina à la mauvaise influence de sa mère. Sarastro informe alors le prince que pour être digne de la jeune princesse, il devra accéder à la confrérie en réussissant les trois épreuves imposées, soit celle du silence et de l’abstention, celle du feu, et finalement celle de l’eau. Papageno l’accompagne bien malgré lui à travers ce rite initiatique, ayant comme récompense une belle Papagena si les épreuves sont réussies. Dès la première épreuve, Papageno, trop épeuré pour garder le silence, trop bavard pour se taire, trop gourmand pour ne pas s’empiffrer de mets délicieux et de pleines coupes de vin, trop heureux pour se priver de vivre joyeusement, laisse Tamino seul à ses épreuves.

Papageno dansant avec les oiseaux

Entre temps, la Reine de la Nuit vient à elle pour la sommer d’assassiner Sarastro, et par chantage maternelle, l’informe qu’elle mourra si elle ne remplie pas sa tâche (fameux air d’une reine possessive, ambitieuse et en colère). Puis, Pamina vient à Tamino alors que ce dernier se concentre pour atteindre la vérité, et ne comprenant pas le silence de l’homme qu’elle aime, repart, désespérée. Finalement, Papageno jure fidélité à une vieille femme qu’on lui a donnée comme épouse pour éviter de rester emprisonné pour toujours dans l’entre-monde. Or, cette dernière se révèle être une belle et jeune oiseleuse et les deux tombent follement amoureux. Quand au prince et à la princesse, ils ont réussit les épreuves du feu et de l’eau accompagnés par l’espoir de la flûte enchantée. Ils sont ainsi dignes de vivre dans la paix d’esprit offert par le temple de la vérité.

L’opéra est une version abrégée l’œuvre de Mozart et est traduite en anglais (originalement en allemand), fait idéalement pour que le jeune public puisse être émerveillé par la beauté du spectacle. Néanmoins, ce conte initiatique où autant l’homme vertueux que le bon vivant sont récompensés et trouvent leur bonheur, laisse planer le spectateur, de tous âge, en pleine rêverie. Le décor, constitué d’un bloc transparent tournant sur lui-même pour passer d’un tableau à un autre, permet aux animaux articulés par des marionnettistes d’envahir la scène (notamment la scène initiale où Tamino est poursuivi par le dragon mais aussi la scène où les ours dansent au son de la flûte enchantée). Toute la gamme des émotions nous submerge, autant l’air de la Reine de la Nuit, dont la robe fait penser à un papillon de nuit écarlate, est à glacer le sang, autant la joie nous envahit lorsque que les ballerines déguisées en oiseaux exotiques tournent autour de Papageno pour tenter de le séduire.

Cette version du Metropolitan Opera est un pur émerveillement pour les yeux, le cœur et l’imaginaire. La Flûte enchantée de Mozart est un opéra à voir à tout prix, autant par la beauté de la représentation que par la partition musicale d’une richesse sans fin, et est tout à fait accessible pour les novices de cet art. Bravo aux interprètes, à l’orchestre du Met et au chef d’orchestre Asher Fisch qui ont su nous remplir d’étoiles et de magie.

Raphaelle Occhietti et William Sanger